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Le futur de la donnée – une interview avec Michel Lutz, TotalEnergies

Tendances

Comment la gestion des données et l'IA vont-elles évoluer à l'horizon 2030 ? Pour le savoir, nous avons interrogé l'expert de référence Michel Lutz Chief Data Officer et Digital Factory Head of Data & AI chez TotalEnergies, parrain de la communauté Data Voices 2026.

Avec l’essor de l’IA, les données n’ont jamais été aussi importantes pour la réussite des entreprises. Pourtant, dans le même temps, gérer l’information et la rendre disponible de manière fluide, aussi bien aux humains qu’aux agents IA, n’a jamais été aussi complexe. Les données sont générées de plus en plus rapidement, en volumes toujours croissants, à travers une multitude de systèmes en constante expansion, et se trouvent souvent cloisonnées au sein de silos départementaux.

Instaurer la confiance dans les données et élargir l’accès à l’information pour les équipes métiers est donc un impératif pour Chief Data & AI Officer. Pour soutenir cette démarche, Huwise a co-créé Data Voices, une communauté mondiale de leaders de la Data et de l’IA engagés à rendre les données plus accessibles, responsables et à fort impact.

Cette communauté s’est réunie pour créer le Manifeste Data Voices, un document qui rassemble des entretiens avec de hauts responsables de la donnée et les actions clés nécessaires pour bâtir une stratégie data réussie à l’horizon 2030.

Dans le premier d’une série d’entretiens présentés dans ce manifeste, nous avons échangé avec Michel Lutz, Chief Data Officer et responsable de la Data & IA au sein de la Digital Factory de TotalEnergies, ainsi qu’Ambassadeur de la communauté Data Voices 2026.

Le parcours de Michel Lutz

Michel Lutz est Chief Data Officer et Digital Factory Head of Data & AI chez TotalEnergies. Il pilote la transformation data et IA de la Compagnie, en diffusant une culture data forte et en développant les compétences des équipes à tous les niveaux. Il modernise les systèmes technologiques et optimise en continu les pratiques de data management pour faire des données un levier stratégique de performance et d’innovation.

À la tête d’une équipe d’une quarantaine de spécialistes en data science, data management, MLOps et intelligence artificielle, Michel Lutz combine vision stratégique, innovation et exécution opérationnelle. Son action vise à renforcer la maturité data de TotalEnergies, à accélérer la création de valeur et à transformer les données et l’IA en outils concrets pour la prise de décision, la performance opérationnelle et l’innovation.

Reconnu pour son approche pragmatique et orientée résultats, Michel Lutz place la donnée au cœur de la stratégie du groupe, en veillant à ce qu’elle serve les ambitions business, mais aussi la sécurité et l’efficacité opérationnelle. Son leadership contribue à faire de TotalEnergies une entreprise résolument data-driven, capable de tirer pleinement parti des opportunités offertes par l’intelligence artificielle.

Comment imaginez-vous la trajectoire des organisations en matière de data et d’IA ?

“Nous sommes à un point de bascule. Comme pour Internet ou les réseaux sociaux, l’IA peut être le meilleur ou le pire des amplificateurs : un usage médiocre nuira à l’intelligence collective, tandis qu’un usage éclairé la renforcera.

Au-delà des projets quotidiens que mène traditionnellement un CDO ou un CTO, le rôle de ce dernier évolue pour devenir aussi un garant du bon sens et du discours de réalité face au déferlement du marketing technologique.

Cette trajectoire numérique présente des résonances frappantes avec la transition énergétique : c’est une responsabilité collective qui doit « faire société ». Tout comme nous choisissons notre futur énergétique, nous devons choisir une trajectoire numérique qui sert le projet humain.

Il s’agit de construire une dynamique positive où la technologie n’appauvrit pas la pensée des individus mais devient un levier pour apprendre, créer et décider ensemble.

En fin de compte, notre mission est de veiller à ce que l’intelligence artificielle soit mise au service de l’intelligence humaine, en préservant ce qui constitue notre force irremplaçable : la capacité à faire preuve d’esprit critique, à appréhender des dimensions non numérisées, à donner du sens et à forger un destin commun.”

Comment le rôle de leader data évolue-t-il en conséquence ?

“Au-delà de ses fonctions et expertises classiques, le rôle du CDO ou du CTO aujourd’hui est aussi d’être un garant du bon sens face au déferlement du marketing technologique. En tant que CDO, ma fonction évolue vers celle d’un gardien du bon sens et de la culture critique. Mon rôle est de rappeler que la technologie n’est pas de la magie, mais aussi que nous devons l’utiliser pour qu’elle amplifie le talent et le potentiel de tous les collaborateurs. 

Nous devons porter cet effort d’acculturation dès maintenant, car la fracture numérique ne sera pas seulement une question d’accès aux outils, mais une question de capacité à les piloter. »

"En fin de compte, la performance globale de demain naîtra d’un couplage unique entre l’IA, les données internes et l’excellence humaine. C’est ce trio qui constituera notre véritable moteur de différenciation.”

Est-il raisonnable de penser que nous pourrons bientôt déléguer l’intégralité de l’ingénierie des données et du développement logiciel à des systèmes d’IA ?

“L’usage de l’IA générative pour l’ingénierie de la donnée et le développement logiciel n’est plus une perspective lointaine, c’est un impératif d’efficacité. Dans mon rôle de Chief Data Officer et Head of Data & AI, je pousse activement l’intégration de l’IA générative pour nos développeurs et nos data engineers, car le code est un terrain de jeu idéal pour ces technologies, qui peut largement accélérer certaines activités.

Nous voyons émerger des workflows agentiques et des protocoles comme le MCP qui transforment radicalement notre manière de produire. Mais pour que cette délégation fonctionne à l’échelle dans un environnement industriel où la sécurité et la qualité sont non négociables, il faut toujours des experts informatiques de haut niveau.

On ne se contente pas d’installer un outil ; on conçoit des systèmes complexes de « skills », de « harness » et d’intégration pour encadrer l’IA. L’expertise humaine ne s’efface pas, bien au contraire : elle se déplace et se matérialise différemment. »

"C’est parce qu’il est correctement encadré par des sachants humains que le système se comporte tel qu’attendu.”

Quel est, selon vous, le risque majeur pour la connaissance et le savoir-faire à long terme ?

“C’est le risque d’une dépendance cognitive. En déléguant trop la réflexion à des modèles contrôlés par un nombre limité d’acteurs, nous risquons d’affaiblir notre souveraineté intellectuelle. À long terme, l’enjeu est réel : comment former les seniors de demain si nous basculons vers des pratiques où l’on génère du code ou prend des décisions sans maîtriser les fondamentaux ?”

Pour prévenir ce risque, vous plaidez pour une « ingénierie de la connaissance » structurée autour d’un couplage homme-machine. De quoi s’agit-il ?

“Ma conviction est que l’avantage compétitif de TotalEnergies ne réside pas dans l’outil lui-même – que nos concurrents possèdent aussi -, mais dans notre capacité unique à orchestrer quatre piliers de savoir.

Il y a d’abord la connaissance scientifique issue de nos modèles experts, puis les gisements de données internes, structurés ou non, de l’entreprise. À cela s’ajoute désormais ce que j’appelle la connaissance compressée statistiquement, incarnée par les LLM et les grands modèles. Mais le pivot central demeure le savoir tacite des humains, ce savoir-faire précieux qui échappe à toute numérisation.

L’enjeu majeur de l’ingénierie de la connaissance est de créer un pont entre ces mondes. »

"En termes de data management, les métadonnées et la gouvernance des données et de nos informations non structurées deviennent cruciales pour décupler la puissance des modèles."

« L’organisation de la boucle de feedback constitue aussi un enjeu clé. Dans les métiers industriels, elle est par nature complexe et ne peut fonctionner sans un humain pleinement acteur. Sans capacité d’ajustement, de contextualisation et de réinjection de l’expertise métier, l’IA reste superficielle. La performance durable repose sur le couplage homme-machine, jamais sur l’isolement de la technologie.”

Comment prévoyez-vous de rapprocher IA et processus au cours des prochaines années ?

“L’ambition pour 2030 est de passer de l’augmentation locale de tâches existantes à une véritable refonte des processus, conçus dès le départ avec l’IA comme partenaire. Cela exige aussi de penser à des systèmes informatiques et des architectures techniques beaucoup plus ouverts et communicants.

La technologie n’est qu’une partie de l’équation. La performance globale de demain naîtra de ce couplage unique entre l’IA, la donnée et l’excellence humaine. C’est ce trio qui constituera notre véritable moteur de différenciation.”

Pour en savoir plus sur Data Voices, visitez la communauté en ligne et téléchargez la Charte d’engagement des Data Voices pour découvrir les 6 prédictions stratégiques pour l’organisation IA-first de 2030.

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À propos de l’auteur

Passionnée par la démocratisation des données et son impact sur notre société, Lauréline Saux, Brand Content Manager chez Huwise, analyse et décrypte à travers des articles, des études et des livres blancs, les tendances et enjeux qui impactent le monde de la donnée.

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