Le data product n’est pas une option, c’est une nécessité structurelle – Interview de Samia Boujatioui
Comment partager la donnée plus efficacement avec les équipes business, à grande échelle ? Pour le savoir, nous avons interrogé Samia Boujatioui, experte reconnue chez l'assureur-crédit Coface Group, dans le cadre du Data Voices Manifesto 2026.
La donnée a le pouvoir de transformer la performance des organisations. Pourtant, son usage reste trop souvent limité aux experts techniques, soit parce qu’elle est enfermée dans des silos, soit tout simplement parce qu’elle n’est ni compréhensible ni accessible pour les équipes business. Déployer le partage de la donnée à grande échelle est essentiel pour permettre une consommation plus large, par les humains comme par l’IA, et pour créer une réelle valeur business.
Faire du partage de la donnée un réflexe quotidien pour chaque collaborateur est donc un objectif clé pour les Chief Data & AI Officers. Pour partager les meilleures pratiques, Huwise a créé sa communauté mondiale Data Voices, qui réunit des leaders de la data et propose des sources d’inspiration pour accélérer les stratégies data.
Dans ce cadre, la communauté a lancé la Charte d’engagement des Data Voices, qui dresse un état des lieux du partage de la donnée aujourd’hui et présente les visions de leaders data sur la transformation du data management d’ici 2030.
Dans ce contexte, nous avons échangé avec Samia Boujatioui, Group Head of Data Management chez l’assureur-crédit Coface. Pour Coface, présent dans 100 pays, l’enjeu est de transformer des millions de signaux faibles – comportements de paiement, indicateurs de risque pays, informations sur les entreprises – en valeur immédiate et exploitable.
Le parcours de Samia Boujatioui
Samia Boujatioui a plus de 18 ans d’expérience dans la gestion des données et la Business Intelligence et est Group Head of Data Management chez Coface. Elle conduit des projets stratégiques visant à démocratiser la donnée au sein des organisations et à transformer les données en leviers de performance et d’innovation.
Elle possède une expertise approfondie en gouvernance, optimisation des données, architecture BI et Data Virtualization, ainsi qu’une maîtrise des approches modernes comme la Data Fabric et le Data Mesh. Elle transforme les données complexes en informations exploitables et en outils d’aide à la décision stratégique, facilitant l’accès et l’intégration des données dans des systèmes d’information diversifiés.
Chez Coface, Samia Boujatioui pilote des initiatives transversales visant à moderniser les pratiques data et à promouvoir une culture data-driven. Elle coordonne des équipes pluridisciplinaires, de la collecte des besoins au déploiement des solutions, tout en veillant à la conformité réglementaire, aux standards de sécurité et à l’efficacité opérationnelle.
Active dans l’écosystème data, elle partage son expertise lors de conférences et publications professionnelles, contribuant à l’adoption des bonnes pratiques pour démocratiser et valoriser les données comme véritable actif stratégique.
Dans un paysage technologique saturé par les promesses de l’IA, comment le concept de « data product » a-t-il basculé d’une tendance architecturale à ce que vous nommez une « nécessité structurelle » pour le Groupe Coface ?
“Chez Coface, la donnée est l’essence même de notre métier. Aujourd’hui, avec l’essor de la Business Information, nous ne nous contentons plus de collecter de l’information ; nous créons de la valeur pour accompagner nos clients dans leurs prises de décisions. Dans ce contexte, le data product, entendu comme un ensemble de données traitées, qualifiées et packagées, n’est plus une option.
C’est le socle qui nous permet de passer de la donnée brute à un actif stratégique, capable de générer des revenus directs via nos offres d’information commerciale et nos APsI. Cette mutation impose toutefois une rigueur doctrinale : celle de traiter la donnée avec le même niveau d’exigence qu’un produit industriel, avec ses standards de qualité et sa documentation.”
Comment le rôle du data leader évolue-t-il ?
« Le data leader n’est plus seulement un technicien élevé en grade. Il est la cheville ouvrière d’une transformation multidimensionnelle. J’articule ma mission autour de trois postures. Première posture : la valorisation des actifs data existants et pousser vers la data démocratisation. Ensuite, je suis la garante de la fiabilité. Avec l’IA, le risque du « garbage in, garbage out » est démultiplié. Ma responsabilité est d’assurer une qualité de donnée irréprochable pour maintenir la confiance des utilisateurs. Enfin, je suis ambassadrice et coach. Nous devons influencer les métiers pour les sortir de leurs fichiers Excel isolés et les amener vers des plateformes centralisées. C’est ainsi que nous évitons l’écueil des DSI des années 2000 qui livraient des outils déconnectés des besoins. Le leader data est celui qui réconcilie la rigueur de la gouvernance avec l’agilité de l’efficacité opérationnelle. »
Vous défendez une approche « raisonnable » du Data Mesh. Comment concilier ces nouveaux paradigmes de décentralisation avec le poids du legacy et la complexité d’un grand groupe financier ?
“On ne part jamais from scratch. Nous arrivons dans un environnement avec pas mal de legacy. L’idée n’est pas de plaquer une théorie rigide, mais d’adapter la maturité du data product au spectre fonctionnel de chaque métier.
Chez Coface, nous opérons une distinction claire : une entité dédiée valorise les données externes (scores acheteurs, ratings pays, API), tandis que mon rôle, au sein du Data Office, est d’industrialiser les données internes pour briser les silos.
Un produit de données chez nous se définit par un propriétaire identifié, un contrat de service (SLA) et une traçabilité totale. C’est en structurant ces actifs internes que nous évitons les redondances de calcul et les données mal gouvernées, créant ainsi un pivot vers une véritable maturité opérationnelle.”
Vous avez initié le projet de Virtual Data Lake il y a cinq ans, puis travaillé sur un Semantic Layer. En quoi cette couche sémantique est-elle aujourd’hui le « sanctuaire » indispensable à vos ambitions en matière d’IA agentique ?
“La couche sémantique est le prérequis absolu. Sans elle, l’IA agentique n’est qu’une promesse risquant de multiplier les mauvaises surprises ou les hallucinations. Notre plateforme data « STAR », centralise nos données internes.
Cela permet au métier de ne plus être un simple consommateur passif, mais un acteur qui façonne le produit selon ses besoins. Cette couche sémantique fournit le vocabulaire et la gouvernance nécessaires : l’agent IA peut s’y brancher en toute confiance et sécurité.
Nous avons refusé la logique de la « baguette magique » technologique. En facilitant l’accès à des données structurées et documentées, nous préparons le terrain pour que l’IA vienne booster ce qui fonctionne déjà, plutôt que de tenter de masquer des failles structurelles.”
Votre audit a révélé que sur 4000 rapports Power BI, le taux d’utilisation était souvent faible. La data marketplace est-elle une solution ?
“Le seul moyen de responsabiliser les métiers, c’est de leur donner la main. La data marketplace interne, que nous déployons, marque la fin du monopole de la Business Technology sur la donnée. Elle fonctionne comme un supermarché d’actifs : rapports, vues Denodo, et métadonnées.
L’enjeu n’était pas uniquement technologique, mais résidait dans le travail préparatoire de plusieurs années pour harmoniser les définitions de nos KPI entre tous les Product Owners.
Désormais, notre ambition est que l’utilisateur accède à de la Smart Data : il connaît le Data Owner, comprend la définition validée de l’indicateur et bénéficie d’une sécurité intégrée d’accès par région. C’est un passage de la quantité à la pertinence.”
Quelles sont les priorités de votre feuille de route 2026-2030 ?
“Ma priorité absolue reste et restera les fondamentaux : qualité, lignage, observabilité et sécurité. Ce sont eux qui conditionnent directement la confiance dans la donnée et, in fine, la fiabilité des décisions métier. L’IA pourra booster ce qui fonctionne déjà ; elle n’est pas un remède miracle aux anomalies structurelles d’un système d’information, comme le nôtre.
Sans ces fondations solides, elle amplifie surtout les défauts existants plutôt qu’elle ne crée de la valeur. En revanche, elle va faire émerger de nouveaux impératifs, comme la nécessité de certifier les résultats des agents IA. Par exemple, garantir la traçabilité d’un score ou d’une recommandation devient indispensable pour répondre aux exigences réglementaires et renforcer la confiance des utilisateurs. Nous allons voir naître des métiers de certification, capables de remonter la data lineage pour valider une information produite par un agent, accompagnés de propriétaires d’agents comme nous avons des propriétaires de données. Le défi est de trouver le juste équilibre entre vitesse d’innovation et maîtrise des risques.
La pérennité de l’innovation chez Coface dépendra de notre capacité à ne pas brûler les étapes. L’histoire de la donnée dans notre groupe est un récit en construction, fondé sur une vision pragmatique : la technologie est un levier de différenciation, mais la rigueur sémantique en est le socle immuable. c’est elle qui garantit que la donnée reste un actif fiable, exploitable et durable dans le temps. »
Découvrez le premier entretien de la Charte d’engagement des Data Voices avec Michel Lutz de TotalEnergies, ou téléchargez l’intégralité de la Charte pour découvrir d’autres prédictions d’experts sur l’avenir de la donnée.
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